l’Abri

. Intimité en espace public

L’espace public est aujourd’hui un enjeu sociétal important pour beaucoup de chercheurs, tant dans les domaines sociologiques, politiques ou artistiques. Dans le domaine du spectacle vivant, l’espace public nous fait poser la question de l’accès à l’art pour tous et toutes, en redonnant du pouvoir aux personnes fragiles, et en légitimant la place de chacun·e dans l’organisation de notre société. Ce que nous cherchons à développer avec le pôle, ce n’est pas l’exploitation de l’espace ou de son architecture en tant que tel mais la rencontre avec les personnes qui y sont, qui y vivent. Nous avons rencontré énormément de publics différents en allant dans des lieux de soins, de vie, d’apprentissage, de tourisme, de privation de liberté et de culture. Le fossé est immense entre le monde des inclus et celui des exclus, entre les spectateurs d’une salle blanche d’un centre d’art contemporain et l’homme de la rue assis sur un banc : ceux-là sont hors-jeu de la vie publique et d’une potentielle offre culturelle. Aller vers les gens, avec des formes d’expression artistiques, est une tâche difficile mais essentielle.

Avec nos expériences passées de contacts artistiques vers l’autre, nous comprenons de plus en plus que les relations individuelles, chaleureuses et désintéressées, agissent sur de nouveaux rapports interpersonnels, fondés sur la réciprocité des échanges, le don de soi, l’impulsion d’une confidence. A travers le médium du corps en mouvement, il y a, pour chacun, libération de la parole ; nous créons spontanément ensemble, et en quelques instants nous imaginons une sorte de trame hors de toute forme organisée, en perpétuelle recomposition. Dans cet acte artistique unique et momentané, c’est 30 ans de vie d’artistes qui est mis en partage pour faire œuvre.

Ce que nous permettons c’est une rencontre dans un espace intime, dans un espace public :

un barnum de 3 x 4 mètres, neutre et possiblement fermé.

Ces deux adjectifs sont importants pour nous.

> Neutre car nous ne voulons pas faire évènement et être identifiés comme quelque chose de spectaculaire. Nous souhaitons que la singularité de la rencontre se crée dans l’espace vide et restreint que nous proposons et non dans son emballage, son apparat. Dans notre société régit par l’image, nous souhaitons questionner l’être au monde, avec le minimum d’interface. Un objet simplement utilitaire, sans customisation, artefact ou technologie.

> Fermé car nous créons un espace intime pour provoquer une rencontre sécure, sans regard ni jugement de nos concitoyens. Le barnum est donc clos. Il a la possibilité d’être laissé entrouvert pour les gens qui le souhaitent (ce qui n’arrive jamais).

 

 

 

. La proposition

La proposition tient en ces deux mots : rencontre artistique

Nous essayons de favoriser une approche de l’autre qui va permettre de se positionner différemment dans la relation, l’artistique en étant le pilier.

Chaque rencontre, chaque nouvelle personne qui entre dans la tente arrive comme une page blanche : créer sur le moment à partir de cet instant est l’objectif de ce projet.

Cela est rendu possible pour plusieurs raisons : ce projet existe depuis de nombreuses années, mais sous différentes formes. Sa trame a évolué, elle s’est recomposée et aujourd’hui notre expérience de terrain s’est rassemblée. C’est possible également par la nature de notre écriture et notre pratique chorégraphique de longue date. Nous travaillons sur des outils de composition instantanée depuis toujours, afin que le moment présent puisse être saisi avec ses potentiels. Cette façon de créer favorise une manière différente d’être au monde pour l’artiste et celui qui en est curieux. Comprenant que la danse est en train de se créer devant lui et pour lui, la relation et les modes de communication s’en trouvent inévitablement changés.

. Enjeu

Lorsque nous créons le pôle en 2007, nous avons dès le départ – sans en être vraiment conscients – proposé des projets pour re questionner la relation artiste et spectateur, et le modèle autour de la notion de représentation. Pendant de nombreuses années, la scène a été le coeur de notre métier. Aujourd’hui, la notion de spectacle évolue, prenant plus largement sa place dans des questions de transitions sociales et écologiques. Pour nous, l’espace public est un terrain de rencontres pour créer un art relationnel. Quand l’enjeu pour l’artiste n’est pas de se représenter mais de laisser exister, l’idée même de la représentation s’écroule : l’art vivant porte alors bien son nom, il devient relationnel.

. Curieux.se.s

Il n’est pas question de spectateur ou spectatrice pour la personne qui rentre dans le barnum, mais plutôt de personnes curieuses. Il n’y a aucun rendez-vous de pris, il n’y a pas d’attente. La personne qui vient à nous ou que l’on invite n’est pas un témoin, elle est au centre de ce moment partagé. Le spectateur lui devient celui qui regarde de loin, et qui ne rentrera peut-être jamais… C’est la mise en abîme.

Nous avons constaté que le choix de l’endroit où est posé le barnum est important. Par expérience, un endroit où les gens sont posés est plus propice à la rencontre, comme un parc, une esplanade, à côté d’un skate park.

. Concrètement

> un ou plusieurs barnums placés dans la ville, endroits stratégiques

> 2 artistes par barnum

> passage entre 2 et 10 min, une ou plusieurs personnes

> autonomie totale, aucune technique

> durée du projet sur 2 jours minimum

 

 

. Témoignages

Cet extrait d’écrit est un témoignage brut, non exhaustif, tous les personnages sont réels.

Il n’a ni vocation, ni prétention.

Sa seule nécessité est d’essayer d’y voir clair sur les enjeux multiples de ce projet et mettre noir sur blanc ce qui s’est passé avant que cela ne soit trop transformé par mon esprit. Katell

Michèle, j’ai vu un arbre, enchevêtré et après ça s’est modifié en un couple d’amoureux qui ne veulent pas se quitter. J’ai été tout de suite transportée, c’était sensuel. Ça aurait pu durer bien plus longtemps. Merci je repasserai.

Les échauffements attirent le chaland.

Je vais en parler autour de moi.

Vous n’avez aucun support, ça c’est très fort.

Vous êtes plus que nus, vous êtes contraints.

Agnès ne rentre pas.

Elle a de l’arthrose aux genoux, danse seule chez elle, son mari en sourit.

A demain, vous êtes là demain ?

Josette

« s’excuse, je n’ai pas le temps, je ne prends pas le temps d’aller au théâtre, je suis fatiguée le soir »

danse
« Ca se voit que vous n’êtes pas des artistes de rue . Vous êtes très bien comme ça, comme vous, comme moi.»

Les mots fragilité, faille, vulnérabilité me reviennent en tête, comme vous, comme moi.

David nous fait signe de venir à lui.

Nous y allons,

« – C’est un espace de psychanalyse ? Pour confronter son vide au vide de l’autre ?

Vous y exposez quoi ?

– Nos corps

– Ah oui je ne vais pas venir, ça peut déclencher des choses profondes, je ne suis pas sûr que ce soit bien pour moi. Je suis hypersensible.»

Nous discutons 15 minutes, il ne rentrera pas.

Mélanie

« Merci, c’est bien de voir et sentir des émotions. Je n’avais jamais vu de la danse comme ça, juste danse avec les stars. Aujourd’hui on n’a plus le droit de déborder surtout au travail. Je suis chauffeuse de bus, je crois que je vais arrêter, je n’en peux plus des impolitesses et de la violence. On ne me dit même pas bonjour. Merci encore pour votre regard. »

Christophe, Marin pêcheur vivace

« je n’ai pas de sol sur le bateau, je suis en mouvement constant. »

Parle, parle, parle de sa vie et de la dureté des conditions. Rentre dans la tente, invite Léonard à danser, même s’il aurait préféré que ce soit une femme.

Dylan revient avec une autre bicyclette et son copain Gwendal.

Youssef arrive au même moment.

Youssef, beaucoup d’émotions, ça fait lien avec son travail, aussi la rencontre avec Gwendal et Dylan.

Dylan se tait et regarde, a accepté de laisser son vélo dehors. Gwendal est très touché d’avoir été touché, d’avoir servi de support à Katell. Comment tu aurais fait sans moi ?

J’ai toujours voulu aller au théâtre mais c’est trop cher, je garde mon argent pour le cinéma.

C’est ma première fois, c’était bien.

Colette et ses deux filles, grandes adolescentes

Pink Floyd, ça rappelle l’adolescence.

Moment partagé entre mère et filles.

Cédric et son copain, grandes gueules, grosses bagues, poing américain, entrent finalement

Les masques tombent pendant la danse, la cigarette de Cédric s’est éteinte.

Regards intenses

Yves, Passé en vélo, fait ½ tour pour revenir à nous.

Il veut bien perdre son temps 10 minutes.

Il veut aussi inventer une nouvelle société, il vit avec un collectif « interstices » pour donner un logement à ceux qui n’en n’ont plus.

« Je vous envie dans votre rapport au corps ».

Le nôtre est pourtant sclérosé aujourd’hui.

Claudette veut rentrer, nous sommes à l’intérieur avec Philippe, elle tape sur la toile, essaie de voir à l’intérieur.

Je la laisse avec Léonard.

Elle se place en plein milieu du barnum, prête à ?

Il sera question de distance, d’abandon.

Monsieur et Madame Messian.

Ils viennent de se marier, ils me répètent qu’ils sont chtis, ils me racontent leur rencontre.

Je leur dis que je vais me mettre à danser, je leur choisis une chanson d’amour.

Elle a les yeux grands ouverts, sa tête à lui tourne à 100 à l’heure.

Elle lâche, il tient. Ça s’arrête.

Elle : Ça mérite d’être connu, on ne connaissait pas, juste danse avec les stars sur TF1.

Pourtant c’est mieux comme ça mais vous n’êtes pas connus.

Lui : On a besoin d’amour et de moments comme ça dans cette vie violente.

Ils veulent dire au micro ce qu’ils ont pensé.

Jacques, il est venu ce matin mais n’est pas rentré

Je l’invite à rentrer.

Il est exceptionnel dans ce qu’il a à raconter. Oui c’est passionnant de l’écouter mais je ne suis pas là pour ça. Comment garder son objectif de danser quand la rencontre est passionnante ? Pourquoi danser d’ailleurs ?

Je ne sais pas mais j’impose ma danse.

Il est là, il ne bouge plus, je m’arrête, m’assoit, 2 minutes à le regarder et lui il fixe la toile du barnum. Je viens face à lui : on se regarde dans les yeux en silence, un très long moment.

Il dira : je devais tenir avec ma tête pour ne pas que mon corps réagisse de manière sauvage, que mes émotions sortent. Vous m’avez choppé.

Il dira aussi : il y a un rapport de séduction.

D’ailleurs ses mots, il est question d’éros, toujours et encore…

Je me repose la question différemment : pourquoi danser ?

Un autre groupe de lycéens.

On ne fera pas la même chose.

Vous avez le droit se bouger, de vous asseoir où vous voulez.

Oui allongé ok.

Chacun de vos mouvements provoquera un changement pour nous.

C’est parti, 10 corps en mouvement sous le barnum. Des jeux de déplacement, de regards, de corps.

« C’était de la danse non ? Vous êtes danseurs ? »

« Allez les voir, c’est super, il y a plein de liens »

« En fait, ce que vous faîtes, c’est de la philosophie du corps »

Emilie et Zoé, 18 et 16 ans

Premier accès à une forme de spectacle vivant.

Après la gêne, les regards se relèvent du sol et commencent à détailler notre danse.

Que regardent-elles vraiment ? Notre danse dans la globalité ? Nos mains ? nos visages ?

Tom

« Les gens forts sont vulnérables. »

Nathan, 17 ans

Il sera le premier à oser rentrer seul dans le barnum

Danse fougueuse.

Nous lui disons merci et ouvrons la porte, il nous dit « je n’ai rien à dire »

Serge

Il est curieux et rentre dans la tente. Il nous dit qu’il est à Lorient pour l’enterrement de sa sœur.

Nous commençons une danse délicate. Deux jeunes filles se glissent sous le barnum en entendant la musique. Elles commencent à se mettre en mouvement. Une danse à 5 se créent. Serge ressort différent, la fraîcheur et l’insouciance de ces filles a sûrement mis un brin de légèreté dans sa journée.

Maybe Together Again
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